La colline a des yeux

Alors que les premiers coups de pelle ont été donnés cet été aux Déserts à La Féclaz dans le parc du massif des Bauges afin d’offrir à la station nordique savoyarde un lac artificiel de 25 000 m3, un autre projet similaire lui fait écho aujourd’hui. En effet, c’est à Beauregard dans le massif des Aravis cette fois que la polémique fait rage autour d’une retenue collinaire six fois plus grande.

Pour ce qui est du lac artificiel de La Féclaz – Grand Revard, les objectifs portés par les décideurs, notamment le Syndicat Mixte des Stations des Bauges, étaient “d’alimenter les canons (via un système de pompage à partir d’une rivière souterraine) et sécuriser le front de neige ».
Selon le directeur du Comité pour l’assainissement du lac du Bourget, le prélèvement annuel de ces 30 000 m3 d’eau n’est pas sensé impacter l’environnement des cours d’eau en aval dès lors que l’eau est récupérée au bon moment (lors de la fonte des neiges et après qu’il ait plu).
Sur le plan économique, cet ouvrage évalué à 3,8 millions d’euros est également “indispensable” selon le directeur du domaine Savoie Grand Revard puisqu’il permettra de “maintenir l’attractivité du site nordique au démarrage de la station de La Féclaz (…) [et de] sécuriser aussi l’activité du stade de biathlon. »

À l’opposé, une large frange de la population de la commune, des associations telles que Les Amis de la Terre ou le mouvement Extinction Rebellion dénonçaient des effets néfastes pour l’environnement. Ces derniers remettent également en cause l’utilité du projet, son utilisation aléatoire conditionnée aux aléas de la météo et en particulier au réchauffement climatique.

Même si “time is money” et qu’il faut prendre rapidement certaines décisions d’investissement, ne devrait-il pas y avoir (encore) plus de débats sur comment transformer nos activités sportivo-touristiques pour les rendre à la fois attractives économiquement et qu’elles soient respectueuses de la nature ?
De l’autre côté du col des Aravis, la résistance s’organise pour empêcher “par tous les moyens” le démarrage des travaux de construction d’une cinquième retenue collinaire à La Clusaz sur le plateau de Beauregard , non loin de la zone Natura 2000, sur un site “peu fréquenté et déjà abimé par la tempête de 1999”.

Après La Féclaz et Hirmentaz, c’est actuellement à La Clusaz que les visions s’opposent, que les luttes se cristallisent et que les protagonistes se crispent sur un sujet très sensible et des enjeux prépondérants pour l’avenir.

 

Ski fait mal

Tout d’abord, quelques chiffres pour planter le décor, tiré d’un article paru sur www.actu.fr. En 50 ans, l’enneigement a diminué de 14 à 20 centimètres dans les Alpes. Selon les projections de Météo France, à 1.750 mètres d’altitude, la température moyenne annuelle aura augmenté de 1,3°C à 2,7°C d’ici la seconde partie du siècle, par rapport à sa moyenne entre 1976 à 2005, avec jusqu’à un tiers de jours de gels en moins chaque hiver. Toujours selon Météo-France, en enneigeant le domaine skiable de La Clusaz à 45% par la neige de culture, la station s’assurerait 30 ans de ski « équivalent à ce qu’elle a actuellement ».

Pour Didier Thévenet, actuel maire de La Clusaz, « c’est le ski qui va payer la transition touristique » (et écologique ?), ce bassin de rétention d’eau représentant une sorte « d’assurance-vie » pour la commune avec le maintien « des grands équilibres de la station », de milliers d’emplois directs et indirects, etc.

Ce projet budgétisé à 10 millions d’euros permettrait concrètement de stocker 100.000 m3 d’eau dédiée à la neige artificielle, et 50.000 m3 pour assurer l’approvisionnement du village en eau potable, « menacé par l’irrégularité croissante des précipitations ». Il est important de souligner que M. Thévenet a mis son veto l’an passé quant à l’implantation d’un Club Med et l’extension du domaine skiable.

Le planter de bâton…

Depuis le lundi 15 novembre, des militants d’Extinction Rebellion défendent le site de la Colombière en occupant notamment le chemin d’accès au bois. Dimanche dernier, un premier rassemblement réunissant le collectif Fier-Aravis et une vingtaine de membres d’Extinction Rébellion a eu lieu sur place. L’objectif principal de cette manifestation était de “faire découvrir le lieu au plus grand nombre” et, a fortiori, le combat mené pour le protéger. Pour cela, des jeux et animations furent proposés. Parmi eux : un “planté de bâton” – consistant à trouver un bout de bois (ou un vieux bâton de ski !) et à le planter dans la terre de la zone à défendre -, rituel de résistance inventé par Extinction Rebellion.

Alors que le projet a été voté par les élus de La Clusaz après un avis favorable de la commission d’enquête publique et que ces derniers n’attendent plus que l’obtention de la Déclaration d’utilité publique (DUP) par le préfet de la Haute-Savoie pour donner le coup d’envoi des travaux, des “Zarbristes” se sont installés – grâce à des structures perchées et des hamacs – de manière permanente dans les arbres. Une façon originale pour eux d’augmenter leur “résilience face à une éventuelle intervention policière”. Des renforts provenant d’autres départements, voire de Suisse et d’Allemagne auraient même rejoint les militants des vallées alentour !

Au delà de détruire un pan de forêt dans lequel de nombreux passionnés – de botanique, de mycologie, etc. – aiment à se promener, cette action vise avant tout à empêcher que ne soit appliquée une dérogation autorisant la destruction d’espèces (dont la Drosera) endémiques et d’habitats protégés.
La mobilisation est prévue pour durer – au minimum – jusqu’au 30 novembre prochain, qui correspond à la date limite pour le lancement des travaux de déboisement.
Enfin, le collectif “Sauvons le plateau de Beauregard de la destruction” et les différentes associations engagées* prévoient de lancer des recours devant le tribunal administratif pour tenter d’annuler cette construction. Ils ont lancé pour cela une cagnotte en ligne pour financer les procédures qui s’annoncent.
Pour Virginie de Boisséson, présidente de l’association *La Nouvelle Montagne, les touristes « ne sont plus là pour faire une semaine de ski non-stop. Ils veulent se reconnecter avec la nature. »
Est-ce que la politique du tout ski (alpin) c’est vraiment fini (comme le confirme Eric Adamkiewicz, maître de conférence à l’université de Toulouse et ancien directeur de l’office de tourisme des Arcs-Bourg-Saint-Maurice) ? Est-ce que skier sur de la neige artificielle, avec des bords de pistes marrons, au mieux verdâtres, ça vend du rêve ?
Doit-on pour autant sacrifier une industrie et toute une ramification d’acteurs touristiques dont la survie dépend de la production d’or blanc, aussi peu naturelle soit-elle, sur l’autel de la préservation paysagère, de la biodiversité et des équilibres naturels ?

La réponse est évidemment non. Toutefois, nous sommes à un point de bascule écologique et il semble que la décision de la construction de tels projets devrait être soumise à beaucoup plus de concertations, l’avancée des tractations être beaucoup plus accessible et transparente. Dans un tel contexte, le besoin de proposer ou prendre des remontées mécaniques pour skier n’est certainement pas aussi prioritaire que l’accès à la santé par exemple…
Si l’ensemble des protagonistes paraît favorable à une « transition » du tourisme de montagne, le modèle économique reste à construire et les acteurs n’ont pas trouvé à l’heure actuelle de solutions satisfaisantes.

SOURCES :

https://www.francebleu.fr/infos/societe/retenue-collinaire-a-la-feclaz-operation-reconquete-pour-les-porteurs-du-projet-1622654276
https://actu.fr/economie/faut-il-multiplier-les-canons-a-neige-pour-prolonger-l-economie-du-tout-ski-dans-les-alpes_42690621.html
https://www.ledauphine.com/environnement/2021/11/21/sur-le-plateau-de-beauregard-la-resistance-s-organise

4 Comments

  1. Vrai si on aime la nature, on hésite pas à renoncer aux sports artificiels , tel que le ski alpin …etc qui réclament tant de sacrifices à la nature. Et pour ce qui est des jobs, faut accepter de se reconvertir…

  2. Tout à fait, merci pour votre commentaire. Où cadrer la pratique dans les limites de la nature : pas de neige, pas de ski et une gestion des trajets en station.

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